KACEY MOTTET KLEIN ET GALLATEA BELLUGGI
KEEPER
UN FILM DE GUILLAUME SENEZ

Interview avec Guillaume Senez

« Keeper » est votre tout premier long métrage. A quand remonte votre envie de faire du cinéma ?
Guillaume Senez : Vers 15 ans, j’ai commencé à me rendre compte que j’allais voir des films de Mike Leigh ou Abel Ferrara quand mes potes se ruaient vers « Jurassic Park ». Je me souviens qu’un jour, quand un de nos profs nous avait demandé ce qu’on souhaitait suivre comme études, tous mes copains avaient répondu à ma place que je ferais du cinéma. Je n’en avais pas vraiment conscience à l’époque mais tout s’est enchaîné assez naturellement par la suite. J’ai fait une école de cinéma à Bruxelles, dont je suis sorti en 2001. Puis j’ai tourné trois courts-métrages : « La quadrature du cercle » en 2005, « Dans nos veines » en 2009 et « U.H.T. » en 2012.

Comment est née l’idée de « Keeper » ?
G.S. : Juste après le tournage de « Dans nos veines », l’histoire d’un ado violenté par son père qui s’apprête à avoir un enfant, j’ai eu le sentiment d’avoir atteint la maturité nécessaire en tant qu’homme et cinéaste pour aborder le format long. Le succès en festival de mon court m’a conforté dans cette envie. Alors, avec mon co-scénariste David Lambert, on a décidé de se lancer. Et comme je me sentais alors encore très proche de « Dans nos veines», j’ai souhaité de nouveau aborder le thème de la paternité, qui me parle énormément en tant que père de deux enfants.

Autre point commun avec « Dans nos veines » : vous traitez une fois encore de l’adolescence…
G.S. : Oui l’adolescence se retrouve d’ailleurs au centre de mes courts-métrages. Car on parle toujours mieux des choses qu’on connaît pour les avoir traversées. Je ne me voyais pas, à 36 ans, raconter pour mon premier long métrage le quotidien d’un couple d’octogénaires. L’adolescence fut en outre une période très importante de ma vie et j’ai été nourri par la multitude de choses qui me sont arrivées à cet âge-là. Cela se retrouve donc de manière naturelle dans mon travail.

Pourquoi avoir choisi comme personnage masculin central un jeune garçon qui, après avoir appris que sa petite amie était enceinte, souhaite à tout prix qu’elle puisse garder cet enfant ?
G.S. : Dans ce type d’histoire, les films se concentrent souvent sur le personnage de la jeune fille qui, il est vrai, se retrouve face à des moments douloureux tant sur le plan psychologique que physique. Mais on bâcle généralement complètement ce que le personnage masculin peut ressentir. J’ai donc souhaité aborder cette grossesse à travers ce prisme de la paternité et plus précisément de l’impuissance de la paternité. Puisque si Maxime peut influencer la trajectoire de Mélanie, il n’a aucun autre droit et apparaît totalement impuissant par rapport à ce qui se passe.

Leurs parents sont divisés par rapport à cette situation. La mère de Maxime apparaît d’emblée prête à accompagner son fils dans son désir d’être père alors que celle de Mélanie considère cette grossesse comme un nid à problèmes insolvables, lui rappelant sa propre expérience de mère trop jeune…
G.S. : J’ai voulu que tous les personnages secondaires aient leur propre point de vue - bien évidemment différent - sur cette histoire pour amener de la complexité comme de l’empathie. Et, ici ce sont en effet les mères qui sont au premier plan avec un vrai grand écart entre leurs deux visions. Et, dans les premières projections de « Keeper », j’ai pu observer que, selon son vécu et sa sensibilité, chaque spectateur va prendre parti de façon très tranchée : détester l’une et adorer l’autre ou l’inverse.

Mais vous, vous choisissez de ne pas prendre parti…
G.S. : Oui car il était hors de question pour moi de faire de « Keeper » un film à message prenant position pour ou contre l’avortement ou l’adoption. Mon but est simplement de montrer les choses comme elles existent. Libre ensuite aux gens d’en débattre. En tant que spectateur, je n’ai de toute manière jamais aimé les films qui cherchent à tout prix à m’imposer une opinion.

Mais on sent chez vous énormément d’empathie pour le personnage de Maxime…
G.S. : Oui. J’ai pu le constater lors de mes années d’entraîneur de foot d’équipes de jeunes, les gamins les plus touchants sont toujours ceux qui font des conneries mais assument leurs erreurs. Maxime en fait partie. Comme par exemple, sa première réaction à l’annonce de la grossesse de Mélanie est de lui demander si cet enfant est bien de lui. Ce moment raconte toute la naïveté et la fragilité de ces deux personnages. Mélanie comme Maxime ne maîtrisent rien de ce qui leur arrive. Et cette question apparaît tout à fait légitime pour Maxime, même si nous, en tant que spectateurs, pouvons trouver cette interrogation horrible. Maxime est un garçon entier mais avec un bon fond.

C’est parce que vous avez été entraîneur que vous avez choisi de faire de Maxime un garçon rêvant de devenir footballeur professionnel ?
G.S. : Il fallait évidemment un enjeu derrière cette histoire. Le but ici n’est pas que le spectateur croit que Maxime puisse devenir pro mais que lui puisse l’espérer. Alors que sur 100 gamins d’un très haut niveau, seuls six vont parvenir à passer pro. Je voulais donc qu’au moment où Maxime bascule et grandit avec la perspective de cet enfant à naître, il soit aussi confronté à la déception de ne pas atteindre ce rêve-là, à un âge où on a encore énormément d’idéaux…

Maxime est incarné à l’écran par Kacey Mottet Klein. A quel moment avez-vous pensé à lui ?
G.S. : Je n’ai pas écrit ce film avec un comédien adolescent en tête pour la simple et bonne raison qu’il a mis cinq ans à se monter financièrement. Il n’aurait donc plus été ado depuis bien longtemps au moment du tournage ! (rires) Mais, dès le départ, je tenais à ce que les comédiens aient l’âge de leurs personnages. On voit trop souvent des gamins de 15 ans joués par des ados plus âgés et cela ôte souvent de la crédibilité. Car à 15 ans, on a une façon de marcher, de s’assoir ou de parler vraiment singulière et un rapport au corps tout à fait différent. On s’est donc lancé dans un casting avec Laure Cochener qui avait travaillé sur tous mes courts. Et c’est Ursula Meier qui m’a parlé de Kacey qu’elle avait dirigée dans « L’enfant d’en haut ». J’étais un peu réticent au départ car, ayant bien ce film en tête, je le trouvais un peu frêle pour le rôle. Mais Ursula m’a expliqué qu’il avait changé physiquement et m’a incité à le rencontrer. Ce qu’on a fait avec Laure. Et au niveau du jeu, on s’est retrouvé face à quelqu’un de vraiment exceptionnel. Ursula m’avait prévenu : « Kacey, c’est un Stradivarius ».

Et pourquoi avoir choisi Galatéa Bellugi pour camper Mélanie ?
G.S. : On a dû voir à peu près une centaine de garçons et filles entre 14 et 16 ans. Et il fallait, qu’au-delà de leur qualité de jeu, on croit au couple formé par Maxime et Mélanie. Et on a rapidement constaté que c’était le cas avec Kacey et Galatéa. Sa fragilité apparente, le fait qu’elle ait vécu encore peu de choses dans sa vie offrait un parfait contraste avec Kacey, dont émane, à l’opposé, une assurance et un charisme nés d’un vécu assez mouvementé. Voir ces deux-là ensemble fut une évidence. Car il fallait que Maxime ait précisément cette influence-là sur Mélanie.

Comment avez-vous travaillé avec eux deux en amont du tournage ?
G.S. : On a assez peu répété. En fait, je ne donne jamais mon scénario à lire à mes
comédiens. Je me sens à l’aise avec cette méthode car, tout en créant sur le plateau une espèce d’euphorie collective, elle donne naissance à l’authenticité émotionnelle que je recherche dans mes films. Cependant, je n’ai aucun secret pour mes comédiens. Ils savent tous avec précision de quoi le film parle. On a, pour cela, fait des lectures d’un long synopsis de 20 pages où je leur expliquais en détail ce qui se passe dans chaque séquence. Mais à cette occasion, on a surtout parlé de leurs personnages et de leur rapport l’un à l’autre comme avec leurs parents. J’ai d’ailleurs fait la même chose avec les interprètes de leurs parents. Puis je les ai réunis tous les cinq pour un travail d’improvisation à partir de la scène du film où tout ce petit monde discute du fait ou non de garder cet enfant à naître. Très vite, j’ai alors pu constater que tout le monde maîtrisait sur le bout du doigt son personnage. Et j’ai donc arrêté cet exercice car passer trop de temps en répétition aurait risqué de faire perdre la spontanéité indispensable plus tard sur le tournage.

Et c’est une fois sur le tournage que vous leur donnez le scénario…
G.S. : Pas du tout ! Je leur ai simplement confié un séquencier avec un résumé de chaque scène en deux ou trois lignes. Et ils ne connaissent pas les dialogues, avant chaque prise. Pourtant, il existe au final très peu de différences entre les mots qu’ils prononcent et ceux de mon scénario. Et ce pour une raison simple : quand j’écris, je me mets à la place de chaque comédien et me pose peu ou prou les mêmes questions qu’eux. J’imagine donc des dialogues qu’ils vont le plus souvent ressortir spontanément.

Comment travaillez- vous avec eux avant chaque scène ?
G.S. : On commence par une première improvisation où j’explique aux comédiens les enjeux de la scène. Assez rapidement d’ailleurs, ces premières répétitions sont devenues des prises à part entière, à l’issue desquelles on échangeait avant de recommencer jusqu’à obtenir ce que je souhaitais. En fait, mon travail ne consistait pas vraiment à diriger mes comédiens mais à les accompagner pour les amener là où je voulais qu’ils aillent. Par moment, il m’arrivait de leur glisser juste une ou deux répliques dont j’avais besoin pour la continuité du récit.

Dans le rôle des parents de Maxime et Mélanie, on retrouve Catherine Salée, Sam Louwyck et Laetitia Dosch. Qu’est-ce qui vous a incité à les choisir ?
G.S. : Mon but a été de trouver des comédiens talentueux et excités par ma manière de travailler, et en aucun cas réticents à accepter un film sans en lire le scénario ! Catherine Salée qui joue la maman de Maxime tenait déjà le premier rôle de mon court « U.H.T. » et connaissait donc ma méthode de travail. Quant à Sam Louwyck, c’est mon producteur belgo- néerlandais qui m’en a parlé et il s’est tout de suite montré très emballé. Tout comme Laetitia Dosch, qui joue la maman de Mélanie et avait déjà travaillé dans ce même esprit sur « La bataille de Solferino ».

Comment avez-vous composé l’atmosphère visuelle de ce long métrage ?
G.S. : Denis Jutzeler, directeur de la photo très chevronné qui a notamment travaillé avec Alain Tanner, a fait un travail remarquable sur l’image. Dans nos premières discussions, je lui ai évidemment parlé de ma façon de travailler avec les comédiens. Je lui ai expliqué que j’allais toujours les privilégier eux par rapport à la technique qui doit suivre ce qui se passe et ne créer aucune contrainte. Denis a tout de suite été excité par ce travail et, sur le tournage, s’est toujours montré d’une extrême discrétion tout en signant une lumière superbe. Cela comptait évidemment aussi beaucoup pour moi mais je ne voulais pas que la forme empiète sur le reste. Et j’ai tout de suite compris qu’on était sur la même longueur d’ondes…

C’est à dire ?
G.S. : Je crois qu’on se rapproche ici de sa collaboration avec Alain Tanner. Avec Denis et toute l’équipe technique, on se posait toujours la même question quand on se retrouvait bloqué : comment agirionsnous si on était en train de filmer un documentaire ? Et à chaque fois tout s’éclairait. Mais je ne voulais pas pour autant traiter cette histoire comme un documentaire et ne jouer que sur le réalisme. C’est, entre autre, pour cette raison que j’ai choisi de tourner en score.

Lui avez-vous aussi montré quelques films pour préciser ce que vous recherchiez?
G.S. : Oui. On a notamment regardé ensemble « Paranoïd Park » de Gus van Sant. Mais aussi un de mes films culte, « Ceux qui m’aiment prendront le train » de Patrice Chéreau, tourné aussi en cinémascope. Ou encore « Morse » et « Boy-A » pour le travail sur la lumière blanche et le décadrage effectué par Thomas Alfredson et John Crawley.

Combien de temps a duré le tournage ?
G.S. : Seulement 25 jours contrairement aux 30 d’abord envisagés. Pour rentrer dans notre budget, on a dû faire notre deuil de ces 5 jours à seulement un mois du tournage, ce qui a nécessité des choix scénaristiques drastiques que j’aurais évidemment préféré effectuer au montage. Sur un premier long métrage, on n’a aucun droit à l’erreur. J’avais bien conscience que si je me ratais, il n’y en aurait jamais de deuxième. J’ai même pensé parfois tout arrêter pour ne pas me griller à cause d’un temps de tournage trop faible par rapport à ce qu’il y avait à jouer. Mais j’ai choisi de relever ce pari risqué.

Le film a-t-il beaucoup évolué au montage ?
G.S. : Même si on avait donc moins de matière qu’à l’accoutumée, le montage permet toujours une réécriture, notamment dans l’élimination des moments redondants et dans les choix de rythme qu’on veut imprimer au récit. J’ai eu en plus le bonheur de retrouver Julie Brenta, avec qui j’avais travaillé sur mes courts. Comme on partage les mêmes goûts, il m’est très facile de travailler avec elle. Et de fait, la ligne narrative a été très vite construite. On s’est surtout concentré sur le rythme.

Et comment avez-vous fait les choix des musiques qu’on entend dans les scènes qui permettent justement d’aérer le récit ?
G.S. : Si je suis un adorateur de musique de films, je n’ai jamais été très à l’aise pour en mettre dans mes différents films. Voilà pourquoi je n’ai pas voulu de compositeur pour « Keeper ». Mais on retrouve cependant de la musique dans des scènes offrant des moments de respiration indispensables à cette histoire. Comme on avait beaucoup haché le récit avant le tournage pour le faire rentrer au forceps dans les jours impartis, il fallait, par le biais du montage, prendre le temps de se poser et permettre au spectateur de souffler entre les différents actes. Et toute la musique qu’on entend dans « Keeper » sont des morceaux présents dans mon i-Tunes et dont, par miracle, nous avons réussi à avoir les droits. Comme nous avions pu montrer le film aux personnes en charge de les négocier, cela nous a facilité grandement la tâche.
© 2015 Louise Productions Facebook Contact